Lettre d’Albert Camus à Eric Zemmour (et autres injustes) par Sofia Soula-Michal

Il me faut écrire comme il me faut nager, parce que mon corps l’exige(1),  parce que l’habitude du désespoir est pire que le désespoir lui-même.(2)

Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne   sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais ma tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse.(3)

Il n’y a pas de vie sans dialogue, et sur la plus grande partie du monde, le dialogue est aujourd’hui remplacé par la polémique, langage de l’efficacité. Le XXI siècle est, chez nous, le siècle de la polémique et de l’insulte. Elle tient, entre les nations et les individus, la place que tenait traditionnellement le discours réfléchi.

Mais quel est le mécanisme de la polémique ? Elle consiste à considérer l’adversaire en ennemi, à le simplifier par conséquent, et à refuser de le voir. Celui que j’insulte, je ne connais plus la couleur de son regard. Grâce à la polémique, nous ne vivons plus dans un monde d’hommes, mais dans un monde de silhouettes.(4) Ce qui me semble caractériser le mieux cette époque, c’est la séparation(5), la défiance et l’hostilité envers celui qui n’est pas un autre vous.

Or, je ne crois qu’aux différences, non à l’uniformité. Parce que les premières sont les racines sans lesquelles l’arbre de liberté, la sève de la création et de la civilisation, se dessèchent.(6) Loin d’être le seul, nous étouffons parmi les gens qui croient avoir absolument raison dans leurs idées. Et pour tous ceux qui ne peuvent vivre que dans le dialogue et l’amitié des hommes, ce silence est la fin du monde.(7)

On ne décide pas de la vérité d’une pensée selon qu’elle est à droite ou à gauche et encore moins selon ce que la droite et la gauche décident d’en faire. Si la vérité me paraissait à l’extrême-droite, j’y serais(8), mais gardons bien à l’esprit que nous finissons toujours par avoir le visage de nos vérités.(9)

La logique du révolté est de vouloir servir la justice pour ne pas ajouter à l’injustice de la condition.(10) Et je ne peux m’empêcher d’être tiré du côté de ceux, quels qu’ils soient, qu’on humilie et qu’on abaisse. Ceux-là ont besoin d’espérer, et si tout se tait, ou si on leur donne à choisir entre deux sortes d’humiliation, les voilà pour toujours désespérés et nous avec eux. Il me semble qu’on ne peut supporter cette idée, et celui qui ne peut la supporter ne peut non plus s’endormir dans sa tour. Non par vertu, mais par une sorte d’intolérance quasi organique, qu’on éprouve ou qu’on n’éprouve pas. J’en vois, pour ma part, beaucoup qui ne l’éprouvent pas, mais je ne peux envier leur sommeil.(11)

Je fus pour ma part placé à mi-distance de la misère et du soleil. La misère m’empêcha de croire que tout est bien sous le soleil et dans l’histoire ; le soleil m’apprit que l’histoire n’est pas tout.(12)

L’injustice sépare, la honte, la douleur, le mal qu’on fait aux autres, le crime séparent. Tout homme est un criminel qui s’ignore, mais il y a quelque chose de plus abject encore que d’être un criminel, c’est de forcer au crime celui qui n’est pas fait pour lui.(13)

La démocratie, ce n’est pas la loi de la majorité, mais la protection de la minorité.(14) Vous avez cru que tout pouvait se mettre en chiffres et en formules ! Mais dans votre belle nomenclature, vous avez oublié la rose sauvage, les signes du ciel, les visages d’été, les instants du déchirement et la colère des hommes ! Ne riez pas. Ne riez pas, imbécile.(15)

L’amitié est la science des hommes libres. Et il n’y a pas de liberté sans intelligence et sans compréhension réciproques.(16) Mais la liberté est également un bagne aussi longtemps qu’un seul homme est asservi. J’ai compris qu’il ne suffisait pas de dénoncer l’injustice, qu’il fallait donner sa vie pour la combattre.(17)

Notre tâche est de trouver les quelques formules qui apaiseront l’angoisse infinie des âmes libres. Nous avons à recoudre ce qui est déchiré, à rendre la justice imaginable dans un monde si évidemment injuste. Naturellement, c’est une tâche surhumaine, mais on appelle surhumaines les tâches que les hommes mettent du temps à accomplir, voilà tout.(18)

J’essaie, pour ma part, solitaire ou non, de faire mon métier. Et si je le trouve parfois dur, c’est qu’il s’exerce principalement dans l’assez affreuse société où nous vivons, où l’on se fait un point d’honneur de la déloyauté, où le réflexe a remplacé la réflexion, où l’on pense à coup de slogans et où la méchanceté essaie trop souvent de se faire passer pour l’intelligence.

Si un journal est la conscience d’une nation, un média peut en être l’inconscience et vous en êtes l’illustration, le funeste symbole. C’est en retardant ses conclusions, surtout lorsqu’elles lui paraissent évidentes, qu’un penseur progresse, mais l’époque veut aller vite et la bêtise insiste toujours.(19) Par un curieux renversement propre à notre temps, le crime se pare ainsi des dépouilles de l’innocence, et c’est l’innocent, victime du condamné récidiviste, qui est sommé de fournir ses justifications.(20)

Je ne suis pas de ces serviteurs de la justice qui pensent qu’on ne sert bien la justice qu’en vouant plusieurs générations à l’injustice. Sans liberté vraie, et sans un certain honneur, je ne puis vivre.(21)

La liberté est le droit de ne pas mentir(22). Elle est aussi la chance de devenir meilleur, quand la servitude de la pensée est la certitude de devenir pire.

Le bacille du fascisme ne meurt, ni ne disparaît jamais, resté pendant des dizaines d’années endormi dans les meubles et le linge, attendant patiemment dans les chambres, les caves, les malles, les mouchoirs et les paperasses.(23) Il mue, prend diverses formes, mais sa noirceur reste intacte. Vos réquisitoires quotidiens, obsessionnels et venimeux en sont la triste incarnation.

Vous et vos comparses, êtes un beau crépuscule, ce mensonge qui met chaque objet en valeur, quand la vérité, comme la lumière, aveugle.(24)

Je n’ignore rien de ce qui attend ceux que l’époque qualifie de ringards et de bien-pensants. Chaque fois qu’une voix libre s’essaie à dire, sans prétention, ce qu’elle pense, une armée de chiens de garde de tout poil et de toute couleur aboie furieusement pour couvrir son écho.(25)

Mais la paix est la seule bataille qui vaille d’être menée(26) et sur la terre de l’injustice, l’opprimé prend sa plume, telle une arme, au nom de la justice.(27)

Au fond de chaque homme civilisé se tapit un petit homme de l’âge de pierre, qui réclame à grands cris un oeil pour un œil(28). Mais les gens sont aussi des miracles qui s’ignorent(29) et je crois au soleil même quand il ne brille pas.

Qui ne donne rien n’a rien et le plus grand malheur n’est pas de ne pas être aimé mais de ne pas aimer(30).

Le contraire d’un humaniste, étant trop souvent un homme sans amour(31), puissiez-vous découvrir au milieu de votre hiver, un invincible été(32), pour aimer, donner, transmettre, enfin, autre chose que la peste.

Extraits choisis et texte construit par Sofia SOULA-MICHAL

(1) Carnets I (1935-1942)

(2) La Peste (1947)

(3) Discours de Stockholm (10 décembre 1957)

(4) Le Témoin de la Liberté (1948 Conférences et discours)

(5) Carnets II (1942-1951)

(6) Discours l’Appel pour une trêve civile en Algérie (22 janvier 1956)

(7) Le siècle de la peur (Combat, 1948)

(8) Lettre au Directeur des Temps modernes (30 juin 1952)

(9) Le mythe de Sisyphe (1942)

(10) L’homme révolté (1951)

(11) L’artiste et son temps (Actuelles II 1948-1953)

(12) L’Envers et l’endroit (1937)

(13) Les Justes (1952)

(14) Carnets III (1935-1942)

(15) L’État de siège (1948)

(16) Discours « Défense de l’intelligence » (1945)

(17) Les Justes (1942)

(18) Les Amandiers (l’Été, 1954)

(19) La Peste (1947)

(20) L’Homme révolté (1951)

(21) Discours prononcé devant des réfugiés espagnols (22 janvier 1958)

(22) Servitudes de la haine (Actuelles II, 1948-1953)

(23) La Peste (1947)

(24) La Chute (1956)

(25) Démocratie et modestie (Combat, 1947)

(26) Éditorial pour Combat (8 août 1945)

(27) Les raisons de l’adversaire (l’Express 28 octobre 1955)

(28) Réflexion sur la peine capitale (1957)

(29) La Peste (1947)

(30) Carnets III (1935-1942)

(31) La mort heureuse (1971)

(32) L’Été (1954)

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Cette superbe lettre est extraite du blog mediapart de Sofia Soula-Michal!

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